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François Favre
Propos recueillis par Isabelle Ohmann
Très tôt engagé dans une voie spirituelle, François Favre a consacré plusieurs années d'études à la réalisation d'une somme de près de sept cents pages sur Mani (1), le fondateur du manichéisme, publié récemment aux éditions du Septénaire.

Acropolis : Pour quelle raison avez-vous choisi le sujet de Mani ?

 

François Favre : Je vois dans Mani une figure de l'universel. Je me retrouve dans sa pensée transversale entre l'Orient et l'Occident. Mon parcours spirituel est marqué par la rencontre entre pensée juive, chrétienne, musulmane, et en même temps indienne et chinoise, auxquelles il faut ajouter l'approche gnostique des Rose- Croix d'Or et le mysticisme de Krishnamurti. Je suis oriental dans l'âme et occidental dans la pensée. La pensée de Mani est mon propre paradigme : elle me sert de grille de lecture pour comprendre le monde et décrypter les événements actuels.

 

A : Vous citez en début de livre le Chant de la Perle. De quoi s'agit-il ?

 

FF : Le Chant de la Perle est un hymne gnostique appartenant aux Actes de Thomas, un célèbre apocryphe chrétien. Il décrit l'histoire d'un prince d'Orient qui part à la recherche de la perle mystérieuse, cachée dans une grotte en Égypte et gardée par un "serpent sifflant" : c'est le récit initiatique par excellence, qui illustre parfaitement le cheminement du manichéen. Au début de sa prédication, Mani suit le courant des communautés chrétiennes créées par Thomas, l'un des Apôtres, où il fait ses premiers disciples. Mani s'est identifié à Thomas, dont le nom signifie "Jumeau". C'est la figure de lumière qu'il rencontre à douze puis vingt-quatre ans. Dans un contexte gnostique, c'est le double spirituel, l'ange initiateur, la nature parfaite d'Hermès. Il représente l'expérience spirituelle de la conjonction avec le Bien aimé.

 

A : Sur le sceau de Mani figure la mention "Apôtre de Jésus". Quelle est la relation entre manichéisme et christianisme ?

 

FF : Mani se nommait en effet ainsi lui-même. Les hérésiologues et les spécialistes ont longtemps pensé que c'était un subterfuge, mais Mani se définissait comme le Paraclet, c'est-à-dire comme l'Esprit-Saint promis par Jésus. Il se référait aussi à Paul : Mani avait calqué son travail de missionnaire, mais aussi son itinéraire spirituel sur le sien. Paul s'appelait "apôtre de Jésus", alors qu'il ne faisait pas partie des douze apôtres. Acceptable pour Paul, peut-être à cause de la proximité historique, cette dénomination devient scandaleuse pour Mani. Augustin lui en fait le reproche. En fait Mani ne revendique pas une continuité historique mais spirituelle : il est le Christ incarné et  vient rétablir le christianisme dans sa pureté originelle. Mani relie en lui Zoroastre, Bouddha, Jésus et devient ainsi le sceau des Prophètes. Ces deux concepts, le Paraclet et le Sceau des Prophètes, seront repris plus tard par Mahomet et la tradition musulmane.

 

A : Si le manichéisme est un ésotérisme chrétien, comment interpréter sa doctrine ?

 

FF : Comme l'a montré Henry Corbin (2) dans son œuvre, dont la découverte eut pour moi un effet catalyseur, c'est l'herméneutique, la science de l'interprétation, qui ouvre les portes du sens des grands textes spirituels. Sa pratique implique un cheminement initiatique, un processus de transformation du "serpent de feu" de la conscience, que symbolise le caducée d'Hermès. Le prophète égyptien est l'herméneute par excellence, celui qui unit les contraires. Mais contrairement à la vision des hermétistes, des kabbalistes ou des néoplatoniciens, le dualisme manichéen est irréductible et ne se satisfait pas d'une possible coïncidence des opposés. Cette conception particulière explique pourquoi les manichéens ont été constamment combattus tant par les hommes religieux que les philosophes rationalistes. Les néoplatoniciens par exemple se sont vivement opposés au manichéisme. Plotin, contemporain de Mani, dénonçait déjà dans sa neuvième ennéade dirigée contre les gnostiques "ceux qui disent que le démiurge, le Dieu créateur, est mauvais". La critique des néoplatoniciens n'était pas superficielle : elle illustre deux positions totalement opposées et antagonistes sur la conception du Mal.

 

A : Quelle est donc ce dualisme du Bien et du Mal chez Mani ?

 

FF : Pour le manichéisme, il existe au commencement deux principes : la lumière et les ténèbres, l'esprit et la matière, le Bien et le Mal. De ces deux principes procèdent deux mondes : le Royaume de la lumière et le Royaume des ténèbres, dont notre univers est une émanation. Ici, le Mal comme le Bien est absolu et éternel. Le Mal n'est donc pas l'absence du Bien, mais une substance inaltérable et immortelle. Tuer, par exemple, n'est pas une invention de l'homme, mais du démiurge qui a créé la nature. Dieu est-il criminel ? Cette question vertigineuse est une de ces énigmes devant lesquelles les maîtres spirituels du passé aimaient à placer leurs élèves : c'est un  koan* à résoudre qui ne trouve pas sa solution dans l'intellect, mais par l'expérience illuminative. Le paradoxe est le propre d'une pensée spirituelle. Il rend fou ou sage.

 

A : Le manichéisme reprend en fait un concept traditionnel dans les spiritualités moyen-orientales : celui du conflit entre les ténèbres et la lumière.

 

FF : Le mythe peut se lire à plusieurs niveaux, à l'échelle cosmique comme à l'échelle humaine. Le manichéisme distingue le Dieu hors du monde, qui reste un mystère absolu, et le dieu du monde, le démiurge, créateur du ciel et de la terre. Le Christ vient pour révéler que le dieu du monde n'est pas le vrai Dieu. Le monde des ténèbres naît de la séparation entre le cœur et la tête, et le monde de la lumière de leur réunion. Si on est lucide, on découvre ce combat en nous-mêmes : notre raison s'oppose à nos instincts, à nos pulsions. Les gnostiques parlaient à ce propos du nécessaire  "redressement du cœur" : le cœur, aujourd'hui décalé, doit être replacé au milieu, entre le bassin et la tête, permettant ainsi de reconstruire le triple temple dans l'homme. 

 

A : Votre livre est divisé en trois parties que vous avez intitulées exotérique, ésotérique et ésotérique de l'ésotérique. Quelle en est la raison ?

 

FF : Cette structure, qui correspond à la tripartition de l'homme et du monde,  s'est imposée à moi au fur et à mesure. Il s'agit d'un parcours alchimique allant de l'extérieur vers l'intérieur, et de l'intérieur vers le noyau le plus secret de notre être. On passe ainsi d'un ensemble de discussion philosophique, historique, à une clé intérieure permettant de comprendre les événements actuels. On chemine ici vers l'indicible : c'est la raison pour laquelle on trouve à la fin du livre les chants puis les images. On dit que, sur un morceau de soie blanche, Mani traça une ligne de telle sorte qu'un seul fil ayant été retiré celle-ci n'apparut plus. C'est ainsi que le livre a été "tissé" afin de restituer au manichéisme sa complexité.

 

A : Quelle est l'actualité du message de Mani ?

 

FF : On assiste de nouveau, à l'échelle du monde entier, à un combat entre la lumière et les ténèbres. Le manichéisme permet de se positionner au milieu des événements difficiles, voire tragiques, qui s'annoncent. Mani est le médecin de l'âme et montre, comme le Bouddha, le chemin de l'éveil hors du monde. Il porte également en lui cette idée de sacrifice, de service à l'humanité, figuré par le Christ. Aimer Dieu, aimer son prochain, aimer ses ennemis : voilà ce que réalise le véritable manichéen. C'est le cœur de la vie spirituelle, hier comme aujourd'hui. Il faut rappeler ce paradoxe : bien que poursuivant une quête de libération du monde et des pouvoirs temporels, les manichéens ont assumé simultanément une mission civilisatrice, reliant ainsi culture et expérience spirituelle. C'est pourquoi je crois que la voie ouverte par Mani et ses disciples, celle d'une spiritualité vécue jusque dans ses conséquences les plus extrêmes, est toujours actuelle, et que l'œuvre du sage iranien détient, peut-être le secret de notre avenir... 

 

Notes :

(1) Mani, Christ d'Orient, Bouddha d'Occident, éditions du septénaire, 666 pages

(2) (2)    Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Folio essais 1999

 

*koan : dans la tradition zen, question au libellé absurde qui oblige l'élève à trouver sa solution en dehors de la spéculation intellectuelle.

 

 

Encadré

 

Se réclamant de Zoroastre, de Bouddha et du Christ, Mani (environ 216-276, né près de Babylone) fut le fondateur d'une religion synthétique qui apparaît historiquement entre le christianisme et l'islam. Celle-ci a connu une diffusion considérable de l'Afrique du Nord jusqu'à la Chine et l'Asie centrale, et en même temps a fait l'objet d'une persécution inlassable. Il fut aussi un peintre sans égal, un grand poète, un musicien de talent et un médecin remarquable. De nombreux textes manichéens, inconnus du grand public, restent encore à traduire et à étudier.

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.